Alors que le gouvernement veut faire du Cameroun un pôle industriel et commercial majeur en Afrique grâce à la ZLECAf, la perspective d’un nouvel accord avec le Fonds monétaire international reste incertaine. Les 300 milliards de FCFA d’appuis budgétaires anticipés pour 2027, la maîtrise du déficit public et le financement des infrastructures placent les autorités devant un enjeu central : concilier discipline budgétaire et transformation productive.
Le Cameroun veut accélérer son industrialisation, réduire sa dépendance aux importations et conquérir de nouveaux marchés africains. Mais cette ambition se heurte à une contrainte déterminante : la capacité de l’État à mobiliser les financements nécessaires, dans un contexte où la conclusion d’un nouvel accord avec le Fonds monétaire international (FMI) n’est pas encore acquise.
L’actualité récente illustre cette équation. Dans un article publié le 21 octobre 2026, Investir au Cameroun rapportait que les autorités camerounaises n’avaient pas encore officiellement demandé l’ouverture des négociations pour un nouveau programme économique et financier avec le FMI. Cette situation intervient alors que le gouvernement prévoit de mobiliser 300 milliards de FCFA d’appuis budgétaires en 2027, sous réserve de la conclusion d’un nouvel accord.
Cette incertitude donne une dimension supplémentaire aux discussions sur le climat des affaires et la transformation productive, notamment lors de la 12e session du Cameroon Business Forum. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute y a défendu une stratégie fondée sur l’industrialisation, la production locale et le développement du secteur privé. Pour concrétiser ces orientations, les entreprises auront toutefois besoin d’infrastructures performantes, d’un accès au financement et d’un environnement économique prévisible.
Un financement public sous pression
La dernière mission d’évaluation post-financement du FMI, conduite par Christine Dieterich à Yaoundé du 17 au 30 septembre 2026, a mis en évidence plusieurs fragilités. Dans sa communication du 1er octobre, l’institution indique que la croissance camerounaise a atteint 3,5 % en 2025, mais que les perspectives pour 2026 se sont affaiblies, notamment en raison du recul de la production d’hydrocarbures et des retards dans le renforcement des capacités de transport de l’électricité.
Le Fonds relève également une dégradation du déficit budgétaire global, passé de 1,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2024 à 2,1 % en 2025, ainsi qu’un risque élevé de surendettement. Il recommande notamment de renforcer les recettes intérieures, de mieux maîtriser les dépenses publiques et de privilégier les financements concessionnels. L’évaluation du Cameroun doit être examinée par le conseil d’administration du FMI en décembre 2026.
Ces recommandations interviennent alors que les besoins de financement de l’État restent importants. Les appuis budgétaires attendus d’un éventuel programme avec le FMI ne représentent donc pas seulement une ressource supplémentaire : ils s’inscrivent dans une stratégie globale de financement des dépenses publiques et peuvent faciliter la mobilisation d’autres concours extérieurs.
L’absence d’un nouvel accord ne signifierait pas automatiquement l’arrêt de tous les financements internationaux. Elle pourrait cependant compliquer le bouclage du budget et réduire les marges de manœuvre des autorités, qui devraient alors rechercher des ressources alternatives.

L’industrialisation confrontée au coût des infrastructures
Le financement public constitue un enjeu direct pour la transformation du tissu productif. La disponibilité de l’électricité, la qualité des routes, l’efficacité des ports et la fluidité des échanges déterminent une partie des coûts supportés par les entreprises camerounaises.
À l’ouverture du Cameroon Business Forum, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a réaffirmé la volonté du gouvernement de consolider la politique d’import-substitution : produire localement davantage de biens consommés sur le marché national, transformer les matières premières sur place et créer de la valeur ajoutée ainsi que des emplois décents. L’agro-industrie, la sidérurgie, les matériaux de construction, l’énergie et l’économie numérique figurent parmi les secteurs appelés à soutenir cette transformation. Mais les investissements nécessaires supposent un environnement favorable, une main-d’œuvre qualifiée et des mécanismes de financement adaptés.
Sur ce point, Jean-Luc Mataski, directeur du Bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), estime que l’amélioration du climat des affaires ne peut se limiter à la simplification administrative. Elle exige également une meilleure qualité des infrastructures, le développement du capital humain et la mise en œuvre effective des réformes déjà engagées. Le responsable souligne notamment l’importance du suivi et de l’évaluation des réformes, ainsi que du renforcement du dialogue public-privé. Cette approche rejoint les préoccupations du FMI concernant l’efficacité de la dépense publique : dans un contexte de ressources limitées, l’enjeu est aussi de s’assurer que les investissements produisent les effets économiques attendus.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre au Cameroun la perspective d’accéder à un marché de plus de 1,3 milliard de consommateurs. Toutefois, l’ouverture commerciale ne garantit pas à elle seule une progression des exportations. Pour tirer parti de cette intégration, les entreprises doivent pouvoir proposer des produits compétitifs, respecter les normes, maîtriser les règles d’origine et acheminer leurs marchandises dans des conditions de coût et de délai satisfaisantes. La réduction des barrières commerciales doit ainsi s’accompagner d’une amélioration de la logistique, de la connectivité et de l’accès au financement.
Jean-Luc Mataski appelle également à une approche inclusive, qui permette aux petites et moyennes entreprises, aux femmes et aux jeunes entrepreneurs de participer à cette dynamique. Ces acteurs constituent une composante importante du tissu économique, mais leurs capacités financières et commerciales peuvent limiter leur accès aux marchés extérieurs. Le défi est donc double : améliorer la compétitivité des entreprises tout en préservant les moyens nécessaires au financement des infrastructures et des politiques publiques.
Entre rigueur budgétaire et croissance productive
La relation entre Yaoundé et le FMI se trouve ainsi à un moment important. D’un côté, les autorités veulent accélérer la transformation industrielle et renforcer la présence du Cameroun sur les marchés africains. De l’autre, la trajectoire budgétaire, le poids de la dette et les besoins de financement imposent des arbitrages. La question des subventions aux carburants illustre cette difficulté. À l’issue de sa mission de septembre, le FMI a recommandé de mieux cibler ces aides afin de limiter leur coût budgétaire tout en protégeant les populations vulnérables. Le ministère des Finances a également souligné la nécessité de préserver les investissements dans les routes et l’énergie, tout en améliorant l’efficacité de la dépense publique.
Pour le Cameroun, l’enjeu ne se résume donc pas à obtenir un nouvel accord financier. Il s’agit de définir une trajectoire capable de concilier la soutenabilité des finances publiques, la protection des ménages et les investissements indispensables à la compétitivité. La conclusion d’un programme avec le FMI pourrait contribuer à sécuriser une partie des financements attendus et à renforcer la confiance des partenaires. Mais la transformation productive dépendra également de la capacité des autorités à mettre en œuvre les réformes, à améliorer la qualité des investissements et à créer des conditions favorables au développement des entreprises.
À l’heure où la ZLECAf ouvre de nouvelles perspectives commerciales, la capacité du Cameroun à convertir ses ambitions industrielles en résultats concrets dépendra ainsi autant de ses choix économiques internes que de sa capacité à préserver ses marges de financement.















