L’Afrique produit régulièrement des visions puissantes de son avenir, mais elle peine à protéger politiquement ces visions contre les rivalités internes. Comme si nos révolutions savaient naître mais ne savaient pas durer.
Jean Pierre Bekolo
Le conflit qui oppose désormais Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye au Sénégal inquiète bien au-delà des frontières de Dakar. Parce qu’au fond, ce qui se joue sous nos yeux n’est pas seulement une querelle de pouvoir entre deux hommes qui furent alliés. C’est une scène déjà vue dans l’histoire africaine. Une scène tragiquement familière. Celle où les fractures internes finissent par détruire les espérances populaires avant même que les ennemis extérieurs aient besoin d’intervenir.
Il ne s’agit pas ici de donner raison à l’un contre l’autre. L’histoire nous apprend justement que s’il y a victoire c’est toujours celle de la division et du déchirement de l’Afrique. Ce qui importe, c’est le mécanisme lui-même : lorsque les mouvements porteurs d’une promesse de souveraineté, de rupture ou de renaissance se déchirent de l’intérieur, l’Afrique entre dans une zone de vulnérabilité où les ambitions personnelles, les luttes d’influence et les manipulations géopolitiques prennent le dessus sur le projet collectif.
Ce phénomène n’est pas nouveau. Il traverse toute l’histoire politique du continent. Et il constitue même l’un des fils rouges de mon scénario Espions et Traîtres : Les Ombres des Indépendances Africaines , qui explore comment les indépendances africaines furent constamment infiltrées, surveillées, sabotées ou détruites de l’intérieur.
Dans ce récit, la CIA, les réseaux coloniaux, les services secrets et les élites africaines collaborent dans un immense théâtre géopolitique où les véritables batailles ne se jouent pas seulement contre l’Occident, mais aussi entre Africains eux-mêmes. Le film rappelle que les empires ont souvent compris une chose essentielle : pour vaincre l’Afrique, il suffit parfois d’attendre qu’elle se fracture elle-même.
Dans les premières pages du scenario, le jeune agent de la CIA découvre à Paris l’effervescence intellectuelle des luttes anticoloniales africaines autour de Présence Africaine, de la FEANF et du Congrès des écrivains et artistes noirs à la Sorbonne de 1956. Mais derrière l’idéal panafricain se profile déjà l’ombre des services secrets, des manipulations et des fractures futures. Cette intuition historique est au cœur même des tragédies africaines contemporaines.
Après le Burkina Faso de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré, après le Congo de Patrice Lumumba et Mobutu Sese Seko, l’histoire du Cap-Vert, de la Guinée-Bissau et du Ghana nous montre à quel point le danger majeur des projets africains vient souvent du dedans.
Lorsque Amílcar Cabral est assassiné en 1973, ce n’est pas un soldat portugais qui appuie sur la gâchette, mais Inocêncio Kani, membre de son propre mouvement. La police politique portugaise avait compris comment instrumentaliser les frustrations internes, les tensions identitaires et les rivalités de pouvoir au sein du PAIGC. Cabral, qui rêvait d’une souveraineté culturelle et politique africaine, fut finalement détruit par ce qu’il appelait lui-même « le cancer de la trahison ».
Quelques années plus tôt, au Ghana, Kwame Nkrumah, père du panafricanisme moderne, était renversé pendant un voyage diplomatique. Là encore, ce ne furent pas des soldats britanniques ou américains qui prirent le pouvoir directement. Ce furent des officiers ghanéens : Kotoka, Afrifa et d’autres hauts gradés formés dans les structures militaires occidentales. Les archives déclassifiées montreront plus tard l’implication de la CIA dans ce coup d’État destiné à stopper le projet de souveraineté économique et d’unité africaine porté par Nkrumah.
Le même schéma se répète sans cesse : un leader ou un mouvement tente de redéfinir l’Afrique en dehors des structures héritées de la colonisation ; des tensions internes émergent ; des ambitions personnelles se réveillent ; des forces étrangères exploitent ces fissures ; puis le projet s’effondre de l’intérieur.

C’est pourquoi le Sénégal doit faire attention. Très attention.
Parce que ce qui faisait la force symbolique du tandem Sonko–Diomaye, ce n’était pas seulement une victoire électorale. C’était l’image rare d’une solidarité politique dans une Afrique habituée aux trahisons, aux rivalités de succession et aux fractures fratricides. Leur relation incarnait, pour beaucoup de jeunes Africains, la possibilité d’une autre culture politique : celle de la fidélité au projet collectif plutôt qu’aux egos individuels.
Or l’histoire africaine nous enseigne que c’est précisément au moment où un mouvement devient porteur d’espérance qu’il devient vulnérable. Les empires n’ont pas toujours besoin d’intervenir directement. Il leur suffit souvent d’attendre que les contradictions internes fassent le travail.
La tragédie est là : l’Afrique produit régulièrement des visions puissantes de son avenir, mais elle peine à protéger politiquement ces visions contre les rivalités internes. Comme si nos révolutions savaient naître mais ne savaient pas durer.
Lors des funérailles de Nkrumah en 1972, Amílcar Cabral prononça cette phrase prophétique : « Que personne ne nous dise que Nkrumah est mort d’un cancer de la gorge. Non. Nkrumah a été tué par le cancer de la trahison, que nous devons déraciner de l’Afrique. »
Quelques mois plus tard, Cabral lui-même tombait sous les balles de ce même cancer.Et peut-être est-ce cela, au fond, la grande question africaine du XXIe siècle : comment construire des projets politiques capables de survivre non seulement à l’impérialisme extérieur, mais aussi à nos propres fractures intérieures ?
© Jean Pierre Bekolo















