De Téhéran à Hollywood, puis aux grands festivals européens, l’actrice franco-iranienne a construit une carrière internationale au prix d’une rupture avec son pays natal. À travers ses choix de rôles et ses prises de position, elle incarne le parcours d’une artiste pour qui la création ne peut être dissociée de la liberté.
Il arrive qu’un rôle ouvre les portes d’une carrière. Pour Golshifteh Farahani, il a aussi refermé celles de son pays natal. En 2008, sa participation à Mensonges d’État, le film de Ridley Scott avec Leonardo DiCaprio et Russell Crowe, la propulse dans le cinéma international. Mais cette ouverture vers Hollywood coïncide avec une période de tensions avec les autorités iraniennes, qui finira par l’éloigner durablement de Téhéran.
Près de deux décennies plus tard, l’actrice franco-iranienne n’est plus seulement connue pour ses apparitions à l’écran. Son nom est associé à une trajectoire singulière, faite de succès professionnels, de déracinement et d’engagement public. Elle a traversé les univers du cinéma d’auteur, des productions hollywoodiennes et des films politiques sans se laisser enfermer dans une seule catégorie. Son parcours pose une question fondamentale : jusqu’où une artiste peut-elle aller pour rester libre de créer ?
Une enfance iranienne, entre art et incertitude
Née le 10 juillet 1983 à Téhéran, Golshifteh Farahani grandit dans une famille profondément liée au monde artistique. Son père, Behzad Farahani, est comédien et metteur en scène. La musique entre très tôt dans sa vie : elle apprend le piano dès l’enfance et développe une sensibilité qui ne disparaîtra jamais de son parcours.
Mais son enfance se déroule également dans un pays marqué par les conséquences de la révolution islamique de 1979 et par la guerre Iran-Irak, qui prend fin en 1988. Dans une tribune publiée par Le Monde en janvier 2026, elle revient sur cette jeunesse façonnée par la peur, les menaces qui pesaient sur sa famille et les violences politiques dont son entourage a été témoin. Cette mémoire contribue à éclairer son rapport à la liberté. Chez elle, la création n’est pas uniquement une activité professionnelle ou un moyen d’accéder à la célébrité. Elle représente aussi une façon d’habiter le monde, de questionner les contraintes et de préserver une part de soi lorsque l’environnement politique et social impose ses limites.
Sa carrière débute alors qu’elle est encore adolescente. En 1998, elle apparaît dans Le Poirier, du réalisateur iranien Dariush Mehrjui. Elle poursuit ensuite son apprentissage dans le cinéma iranien et gagne en visibilité grâce à des productions qui révèlent progressivement son talent. Le tournant intervient avec À propos d’Elly, d’Asghar Farhadi, film qui contribue au rayonnement international du cinéma iranien contemporain. À cette période, Farahani s’affirme comme une actrice capable d’incarner des personnages nuancés, loin des représentations stéréotypées auxquelles les artistes issus de son pays peuvent parfois être confrontés à l’étranger.
2008, quand Hollywood bouleverse son destin
Avec Mensonges d’État, Golshifteh Farahani franchit une frontière professionnelle importante. Elle rejoint une production internationale de grande envergure et partage l’écran avec des acteurs déjà mondialement connus. Dans ce film d’espionnage, elle interprète Aïcha, une infirmière jordanienne, dans un récit traversé par les enjeux de renseignement et les tensions géopolitiques du Moyen-Orient. Cette expérience aurait pu constituer le début d’une carrière internationale sans rupture majeure. Elle devient au contraire l’un des épisodes déterminants de son existence.
Dans un entretien accordé à TF1 Info en 2025, l’actrice raconte que les difficultés se sont intensifiées après son retour en Iran. Elle explique que les autorités soupçonnaient le film de participer à une opération visant l’image du pays et que sa participation à la production avait suscité des réactions hostiles. Elle dit avoir quitté l’Iran après plusieurs mois d’incertitude. L’épisode révèle le poids que peuvent prendre les considérations politiques dans la vie d’une artiste. Un rôle joué dans une fiction internationale dépasse alors le cadre du scénario : il devient un motif de suspicion, interprété à travers les rapports conflictuels entre l’Iran et les États-Unis.
En 2008, Golshifteh Farahani s’installe en France.
Ce départ ne relève pas d’un simple choix de carrière. Il marque une séparation avec sa famille, ses habitudes et l’environnement culturel dans lequel elle a grandi. L’exil ouvre des portes, mais il impose aussi une facture intime. L’actrice doit reconstruire sa vie loin de ses proches et apprendre à évoluer dans un monde où elle peut exercer son métier plus librement, sans pour autant échapper aux conséquences de son histoire.
Apprendre à vivre loin de chez soiL’exil ne se résume pas à un changement d’adresse. Il bouleverse le rapport à la langue, à la famille, à la mémoire et à l’avenir. Pour Golshifteh Farahani, la France devient progressivement un lieu de reconstruction, mais son identité iranienne demeure une composante essentielle de sa personnalité. Dans ses entretiens, elle a évoqué cette période comme un saut vers l’inconnu, sans certitude sur le lieu où elle allait finalement atterrir. Il lui a fallu du temps pour trouver une stabilité et considérer la France comme un véritable lieu de vie.
Une expérience qui donne une autre profondeur à sa filmographie.
L’actrice ne joue pas systématiquement des personnages d’exilées ou de femmes opprimées. Elle passe d’un registre à l’autre, mais son parcours personnel nourrit inévitablement la manière dont le public reçoit certains de ses rôles. Dans Syngué Sabour – Pierre de patience, adapté du roman d’Atiq Rahimi, elle incarne une femme qui trouve progressivement la force de parler dans un environnement dominé par la violence et le silence. Le film interroge la condition féminine, la domination masculine et la puissance libératrice de la parole.
Dans Paterson, de Jim Jarmusch, elle explore un registre beaucoup plus quotidien et intimiste. Avec Les Filles du soleil, d’Eva Husson, elle rejoint un récit consacré à des combattantes kurdes confrontées à la violence de la guerre et à l’extrémisme. Ces expériences illustrent la diversité de son jeu. Elles montrent aussi qu’une carrière construite en exil ne doit pas nécessairement se limiter à la représentation du traumatisme ou de l’identité d’origine.
De Ridley Scott à Netflix, une actrice qui refuse les cases
L’un des aspects les plus remarquables de la carrière de Golshifteh Farahani réside dans sa capacité à passer d’un cinéma exigeant à des productions destinées à un public mondial. Elle apparaît dans Pirates des Caraïbes : La Vengeance de Salazar, puis rejoint l’univers du film d’action avec Tyler Rake, aux côtés de Chris Hemsworth. Elle reprend son personnage, Nik Khan, dans le deuxième volet sorti en 2023. Elle participe également à la série de science-fiction Invasion.Ces productions lui donnent une visibilité considérable auprès de spectateurs qui ne connaissent pas nécessairement ses premiers films iraniens ou ses engagements publics.
Ce choix de carrière mérite d’être souligné. Une actrice issue d’un cinéma national souvent associé aux drames sociaux et politiques aurait pu être cantonnée à des rôles correspondant à cette image. Farahani choisit au contraire de circuler entre les genres et les industries. Le cinéma d’auteur lui permet d’explorer les ambiguïtés humaines et les fractures intimes. Les productions à grand spectacle lui offrent d’autres possibilités d’expression, notamment par le mouvement, le travail physique et l’action. Cette liberté de naviguer entre plusieurs univers constitue une forme d’indépendance artistique. Elle démontre qu’une actrice ne doit pas être réduite à son origine, à son exil ou à ses prises de position politiques.
Lire Lolita à Téhéran, le retour symbolique vers son pays
Dans Lire Lolita à Téhéran, réalisé par Eran Riklis et adapté du récit d’Azar Nafisi, Golshifteh Farahani incarne une enseignante qui réunit secrètement plusieurs de ses étudiantes autour de la littérature, dans un contexte de restrictions des libertés. Le film met en scène des femmes qui trouvent dans les livres un espace pour réfléchir, débattre et préserver leur individualité. Les rencontres littéraires deviennent des moments où elles peuvent confronter leurs idées, questionner leur condition et préserver leur imaginaire.
Le rapprochement entre son parcours et celui du personnage ne signifie pas que les deux expériences se confondent. Il donne toutefois au film une dimension supplémentaire, celle d’une œuvre portée par une actrice qui connaît personnellement les effets de la contrainte politique sur la vie artistique. L’art ne renverse pas à lui seul un système politique. Mais il peut conserver des espaces de réflexion, transmettre une mémoire et rendre visibles des expériences que le pouvoir voudrait maintenir dans l’ombre.
Une voix engagée pour les femmes iraniennes
L’engagement de Golshifteh Farahani prend une dimension particulièrement visible avec le mouvement de contestation déclenché en 2022 après la mort de Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs iranienne. Le slogan « Femme, Vie, Liberté » devient alors le symbole d’une mobilisation qui dépasse la seule question du port du voile et exprime des revendications plus larges de dignité et de liberté.
Depuis l’étranger, l’actrice apporte son soutien à cette contestation et s’exprime sur la situation des femmes et de la société iranienne. Sa parole bénéficie d’une visibilité internationale, mais elle s’accompagne aussi d’une responsabilité : celle de porter un témoignage sans prétendre parler à la place de tous les Iraniens. Dans sa tribune publiée par Le Monde le 16 janvier 2026, elle revient sur la peur qui a marqué son enfance, les violences politiques subies par son entourage et les aspirations de la société iranienne. Son texte exprime à la fois sa colère contre la répression et son attachement à la culture iranienne.
Cette distinction est essentielle pour comprendre son engagement. Critiquer les autorités iraniennes ne signifie pas rejeter l’Iran, sa population ou son patrimoine. Au contraire, ses prises de parole témoignent d’un attachement profond à un pays dont elle dénonce les restrictions et les violences. Elle défend une idée de la liberté qui ne se limite pas à la possibilité de vivre à l’étranger. Elle concerne également le droit de créer, de s’exprimer, de choisir son existence et de participer à la vie collective sans subir de coercition.
La musique, une autre forme de liberté
Le cinéma n’épuise pas les ambitions artistiques de Golshifteh Farahani. La musique, présente depuis son enfance à travers l’apprentissage du piano, reste une dimension importante de son identité. Elle chante, joue et participe à différents projets musicaux. Cette pratique lui permet d’explorer un autre rapport à la création, moins dépendant du personnage, du scénario et des exigences d’une production cinématographique.
La musique constitue également un lien avec son héritage culturel. Dans son parcours, les expressions artistiques ne sont pas des domaines séparés : elles se complètent et lui permettent d’explorer différentes façons de raconter, de transmettre et d’exprimer ses émotions. Cette pluralité éclaire sa conception du métier. Pour elle, la création ne semble pas devoir se conformer à une seule discipline ni à une seule image publique. Elle demeure un espace d’expérimentation, de rencontre et d’affirmation personnelle.
Alpha et la poursuite d’une carrière sans frontières
En 2025, Golshifteh Farahani rejoint Alpha, le film de Julia Ducournau présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Elle y partage l’affiche avec Tahar Rahim et incarne une mère confrontée à une situation bouleversante dans un univers marqué par la peur d’une pandémie. Le film témoigne de la poursuite de son travail avec des cinéastes qui explorent les corps, les liens familiaux et les zones de fragilité humaine. En août 2025, le Festival de Locarno lui remet un Excellence Award, distinction qui souligne l’importance de sa trajectoire et de sa contribution au cinéma international.
Ces étapes confirment que son parcours ne s’est pas figé autour de son départ d’Iran. L’exil constitue un événement fondateur, mais il n’est pas l’unique sujet de son existence. Elle continue à travailler, à se confronter à de nouveaux rôles et à prendre des risques artistiques. C’est peut-être là l’un des aspects les plus intéressants de son itinéraire : avoir fait d’une rupture imposée le point de départ d’une carrière qui ne cesse de se réinventer.
Une liberté qui n’efface pas la blessure
Le succès international de Golshifteh Farahani ne doit pas conduire à idéaliser l’exil. La reconnaissance professionnelle, les distinctions et les collaborations prestigieuses ne suppriment ni l’éloignement familial ni la complexité du rapport au pays natal. Son histoire rappelle que l’on peut reconstruire une vie sans cesser de ressentir ce que l’on a perdu. Elle montre aussi qu’une artiste peut devenir une figure publique de la liberté sans que cette visibilité résume l’ensemble de son identité.
Farahani demeure une actrice, une musicienne et une femme engagée. Ces dimensions coexistent, parfois se renforcent, mais ne se confondent pas entièrement. Elle ne doit pas être regardée uniquement comme un symbole politique : son travail artistique possède sa propre valeur et mérite d’être considéré dans toute sa diversité. De Téhéran à Paris, des films d’auteur aux productions internationales, son itinéraire dessine finalement une question qui dépasse son cas personnel : que reste-t-il de la liberté lorsqu’un artiste doit quitter sa terre pour pouvoir exercer pleinement son métier ?
Pour Golshifteh Farahani, la réponse ne se trouve pas dans une déclaration définitive, mais dans la continuité de son travail. Elle poursuit sa carrière, explore de nouveaux univers et continue à s’exprimer sur l’avenir de son pays. L’exil lui a coûté une partie de sa vie, mais il n’a pas confisqué sa voix. C’est dans cette tension entre perte et création, enracinement et mouvement, que se trouve la singularité de son parcours.
















