Au-delà de la surveillance des opérations de vote, Philippe Nanga, Coordinnateur de l’ONG camerounaise Un Monde à Venir, défend une approche globale de l’observation citoyenne. Entre veille sur les libertés publiques, documentation des irrégularités, mobilisation pacifique et formation des acteurs de la société civile, cette démarche vise à détecter les facteurs de tension avant qu’ils ne débouchent sur des crises politiques.
La prévention des crises électorales commence bien avant l’ouverture des bureaux de vote. Elle suppose un suivi permanent du processus démocratique, une vigilance sur le fonctionnement des institutions et une capacité des citoyens à interpeller pacifiquement les pouvoirs publics. C’est la conviction défendue par Philippe Nanga, Coordonnateur de l’ONG Un Monde à Venir, lors d’un entretien accordé à Cameroon Press le 5 novembre 2026 à Douala, en marge d’un atelier de renforcement des capacités des journalistes sur l’observation citoyenne.
Pour le responsable associatif, la crédibilité d’une élection ne se mesure pas uniquement à la régularité des opérations effectuées le jour du scrutin. Elle dépend également de l’environnement politique et social dans lequel celui-ci est organisé, du respect des libertés fondamentales et de la transparence des institutions chargées de conduire le processus électoral. Cette conception élargie fait de l’observation citoyenne un instrument de veille démocratique et de prévention des tensions. « L’observateur électoral se contente de collecter l’information sur ce qui se passe le jour du vote ou autour du vote. L’observateur citoyen, lui, regarde l’environnement global », explique Philippe Nanga.
Selon lui, cette distinction repose sur une différence de périmètre et de responsabilité. Là où l’observation électorale se concentre principalement sur le déroulement des opérations, l’observation citoyenne s’intéresse à l’ensemble des conditions qui rendent possible une consultation crédible. Elle englobe notamment l’inscription sur les listes électorales, la publication du fichier électoral, le respect des libertés d’expression et de réunion, ainsi que les conditions de participation des différents acteurs politiques.
Dans cette perspective, les citoyens et les organisations de la société civile ne doivent pas attendre la proclamation des résultats pour signaler les dysfonctionnements. Ils peuvent documenter les difficultés dès les premières étapes du processus et interpeller les institutions compétentes avant que les frustrations ne se transforment en contestations susceptibles de compromettre la paix sociale. « On n’aurait pas attendu la diffusion des résultats pour réagir », soutient Philippe Nanga, en évoquant notamment la publication de la liste électorale nationale et la nécessité d’interpeller ELECAM sur ses obligations.
Des observateurs formés à la rigueur et à la neutralité
Cette vigilance permanente nécessite toutefois des acteurs préparés, capables de distinguer les faits des opinions et de rendre compte des situations observées sans parti pris. C’est précisément l’un des objectifs de l’atelier de renforcement des capacités organisé les 4 et 5 novembre 2026 à Douala, autour de l’observation citoyenne et de la prévention des conflits électoraux.
Au cours de la première journée, Philippe Nanga a notamment développé les principes fondamentaux de l’observation électorale, en rappelant que l’observateur n’est ni un contrôleur des opérations de vote ni un acteur politique. Sa mission consiste à assister aux différentes étapes du processus, à constater les faits, à documenter les éventuelles irrégularités et à rendre compte de ses observations, sans interférer dans le déroulement du scrutin.
Cette responsabilité exige une connaissance des règles qui encadrent les élections démocratiques. Le suffrage universel, l’égalité entre les électeurs, le secret du vote, la libre expression de la volonté populaire, les libertés d’expression, de réunion et d’association, ainsi que le droit à un recours légal constituent autant de principes dont le respect doit pouvoir être apprécié par les observateurs.
La qualité de cette mission dépend également des méthodes de collecte et de traitement des informations. Le dispositif de formation présenté prévoit notamment la constitution d’échantillonnages spatiaux, la cartographie des zones à risques et l’identification des espaces présentant un fort potentiel électoral. Sur le terrain, les équipes peuvent être organisées en unités mobiles ou déployées dans des zones ciblées, selon les objectifs de la mission.
Les questionnaires et formulaires d’observation permettent de structurer les données recueillies. Des outils numériques comme Ushahidi facilitent la remontée et la localisation des incidents signalés. La tabulation parallèle des votes, connue sous l’appellation PVT (Parallel Vote Tabulation), figure également parmi les mécanismes pouvant contribuer au suivi et à l’évaluation du processus électoral.
La distinction entre observation à long terme et observation à court terme demeure tout aussi importante. La première couvre les différentes phases du cycle électoral, tandis que la seconde se concentre davantage sur les opérations liées au scrutin. Leur complémentarité permet de mieux comprendre les facteurs de risque et d’apprécier les conditions dans lesquelles les résultats sont produits.
L’objectif est de faire de l’élection un mécanisme de règlement des différends plutôt qu’un facteur de confrontation. La transparence des opérations et l’intégrité du processus contribuent à renforcer la confiance des citoyens dans les institutions, mais aussi à garantir aux différents acteurs politiques les conditions d’une compétition démocratique pacifique.
La mobilisation pacifique comme moyen d’interpellation des institutions
Au-delà de la collecte d’informations, Philippe Nanga défend une citoyenneté active, dans laquelle les populations conservent leur rôle de contrôle entre deux consultations électorales. Les marches blanches, les rassemblements publics et les campagnes symboliques peuvent, selon lui, constituer des moyens légitimes de rappeler aux gouvernants leurs engagements. Il cite notamment les « Vendredis en Noir », une initiative qui invite les participants à porter du noir chaque vendredi et à rendre visible leur engagement sur les plateformes numériques. Le principe est de construire une mobilisation collective sans recourir à la violence. « Le citoyen se reconnaît souverain et peut utiliser sa position de souverain pour imposer à ses mandataires de respecter leurs engagements », affirme-t-il.
Cette conception place la responsabilité des institutions sous le regard permanent des citoyens. Elle suppose que la participation démocratique ne soit pas réduite au seul exercice du droit de vote, mais qu’elle s’étende au suivi des décisions publiques, à la défense des libertés et à l’interpellation des autorités lorsque les règles ne sont pas respectées. La prévention des crises électorales repose ainsi sur deux exigences complémentaires : des institutions responsables et des citoyens capables d’exercer leurs droits dans un cadre pacifique et légal.
L’éducation civique, un préalable à la cohésion sociale
Pour Philippe Nanga, cette culture de vigilance ne peut toutefois s’installer durablement sans un travail de fond sur les comportements individuels et collectifs. Le déficit d’éducation citoyenne constitue, à ses yeux, un obstacle à la solidarité et à la construction d’une véritable conscience communautaire.
Il relève que l’indifférence à l’égard des autres se manifeste dans les comportements quotidiens : incivilités routières, dégradation de l’environnement, manque de considération dans les espaces collectifs ou encore discours de rejet fondés sur les origines géographiques. Ces attitudes traduisent, selon lui, une difficulté à considérer l’autre comme une composante de la communauté. « Le prochain, c’est soi. Il n’y a pas de différence », résume-t-il.
Le responsable associatif plaide donc pour un apprentissage de la citoyenneté dès la maternelle et l’école primaire. Cet enseignement devrait privilégier la solidarité, le respect de l’autre, la responsabilité environnementale et l’engagement communautaire, plutôt que de se limiter à la mémorisation de règles protocolaires ou à l’obéissance aux autorités.
Il insiste également sur le rôle des associations et des organisations de la société civile dans cette transformation. En renforçant leurs capacités, celles-ci pourraient assurer un travail de proximité dans les quartiers, les communes et les villes, afin de traduire les principes de citoyenneté en comportements concrets.















