L’explosion suivie d’un incendie dans les installations de Metafrique Steel, le 2 novembre 2026 à Douala, avec quatre morts et seize blessés graves, remet en lumière une problématique qui accompagne depuis plusieurs années le développement industriel de la capitale économique camerounaise. D’Acero Metal à Metafrique, en passant par les alertes répétées de la Mission d’aménagement et de gestion des zones industrielles (MAGZI), la multiplication des sinistres interroge l’application des normes de sécurité, la responsabilité des opérateurs économiques et l’efficacité du dispositif de contrôle des installations.
L’industrialisation du Cameroun ne se mesure pas uniquement au nombre d’usines construites, aux capacités de production installées ou aux emplois créés. Elle se mesure également à la capacité des entreprises à protéger leurs travailleurs et à garantir la continuité de leurs activités. À Douala, cette exigence prend une dimension particulière après le nouveau drame survenu dans les installations de Metafrique Steel SA, dans la zone industrielle de Bassa.
Le lundi 2 novembre 2026, une explosion dans cette unité de transformation métallurgique a déclenché un incendie qui a coûté la vie à quatre personnes et grièvement brûlé seize autres. Les victimes ont été évacuées à l’Hôpital général de Douala. Le gouverneur de la région du Littoral, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, qui s’est rendu auprès des blessés, a dénoncé le non-respect des prescriptions de sécurité formulées après les précédents incidents. Il a également évoqué la nécessité d’un arrêt des activités de l’entreprise. De son côté, Metafrique Steel a indiqué que ses installations avaient été touchées par un incident d’origine extérieure, dont les circonstances restaient à déterminer.
Mais ce nouveau bilan humain ne peut être analysé indépendamment de l’historique du site. Dans la nuit du 30 avril au 1er mai 2026, un incendie avait déjà frappé l’usine, faisant dix blessés, dont plusieurs dans un état critique. La production avait alors été suspendue provisoirement. Un autre incendie avait été enregistré en avril 2022 dans la zone de stockage des matières premières. La répétition de ces sinistres place la prévention des risques au centre des interrogations adressées à la direction de l’entreprise et aux administrations chargées du contrôle industriel.
D’Acero Metal à Metafrique, une industrie confrontée à ses propres risques
Le précédent d’Acero Metal Sarl, dans la zone industrielle de Bonabéri, est particulièrement révélateur. Le 20 mars 2023, l’explosion d’un four dans cette entreprise métallurgique avait provoqué un incendie et fait au moins 17 blessés. Des projections de ferraille enflammée avaient atteint des employés présents dans la zone de production.
Une dizaine de victimes avaient nécessité une évacuation vers l’Hôpital général de Douala pour la prise en charge de graves brûlures. La réaction gouvernementale avait été particulièrement ferme. Dans une correspondance datée du 22 mars 2023, le ministre de l’Industrie par intérim, Fuh Calistus Gentry, avait demandé au gouverneur du Littoral de prendre des mesures conservatoires, notamment la pose de scellés sur les installations d’Acero Metal, dans l’attente des résultats de l’enquête administrative et technique.
Le document ministériel, rapporté par Investir au Cameroun le 24 mars 2023, faisait également état d’un fonctionnement en marge de certaines dispositions légales applicables aux établissements classés dangereux, insalubres et incommodes. Ce précédent est important. Il montre que les difficultés liées à la conformité et à la sécurité des installations industrielles avaient déjà fait l’objet d’une intervention gouvernementale dans le secteur métallurgique camerounais.
À ces deux cas s’ajoutent d’autres sinistres industriels à Douala. L’usine de Prometal 3, dans la zone de Bassa, avait notamment été touchée par un incendie en janvier 2023. Les Nouvelles Parfumeries Gandour, à Bonabéri, avaient été entièrement ravagées par les flammes en mars 2013. Biopharma et Fermencam figurent également parmi les entreprises ayant connu des incendies dans leurs installations. Ces événements ne présentent pas tous les mêmes circonstances et ne doivent pas être assimilés à des explosions industrielles. Ils témoignent néanmoins de l’exposition des zones de production de Douala aux risques d’incendie et de leurs conséquences sur les activités économiques, les équipements et l’emploi.
Une alerte ancienne, des réponses encore à évaluer
L’un des éléments les plus préoccupants réside dans l’ancienneté des alertes institutionnelles. Le 19 juillet 2022, la MAGZI et l’Association des entreprises de la zone industrielle de Bassa (EZIMBA) avaient organisé une journée de sensibilisation à la sécurité incendie. À cette occasion, le commandant du 20e groupement des sapeurs-pompiers, le lieutenant-colonel Abdiel Kadrey, avait indiqué que les zones industrielles de Bassa et de Bonabéri enregistraient environ dix incendies par an. Ce chiffre, communiqué lors d’une rencontre consacrée à la prévention, donne une indication de l’ampleur du risque auquel sont exposées ces zones économiques.
Dans une communication publiée le 13 février 2023, la MAGZI reconnaissait que plusieurs entreprises implantées dans ses zones industrielles avaient connu de graves incendies au cours des trois années précédentes. L’organisme évoquait des carences dans le respect des prescriptions légales et réglementaires ainsi que des obligations contractuelles relatives à la sécurisation des installations. Les participants à la rencontre de juillet 2022 avaient notamment retenu la mutualisation des moyens de lutte contre les incendies, la sensibilisation permanente des personnels et le respect scrupuleux de la réglementation. Un comité de suivi avait été mis en place pour accompagner l’application de ces recommandations.
Plus récemment, le 25 mars 2026, le programme PADESCE a annoncé la formation de personnels issus de 39 structures industrielles des zones MAGZI de Bassa et Bonabéri. Les modules portaient sur l’analyse des risques, l’utilisation des systèmes de sécurité incendie, l’évacuation, les interventions d’urgence, le secourisme et la maintenance des équipements de protection. Ces initiatives traduisent une prise de conscience des risques. Elles posent toutefois la question de leur traduction concrète dans les installations industrielles. Former des employés constitue une avancée, mais ne remplace ni la conformité des équipements, ni la maintenance des installations, ni les inspections périodiques.
Un autre signal ressort du magazine institutionnel MAGZI News, dans son édition de septembre 2025. Dans une analyse consacrée à l’application des normes de sécurité industrielle, l’expert Bernard Yossa faisait état d’environ quatorze cas d’incendies et d’explosions enregistrés dans les entreprises sur trois ans. Il dénonçait notamment la tendance de certains promoteurs à reléguer la sécurité au second plan de leurs investissements. Pour Moïse Fandio, expert judiciaire et spécialiste de la gestion des risques industriels cité dans cette publication, les textes et normes de sécurité existent, mais leur application demeure problématique. Il recommande notamment aux entreprises de disposer de personnels qualifiés en qualité, sécurité et environnement.
Le coût économique d’une industrialisation sans sécurité
La question dépasse désormais la seule protection des salariés. Les incendies et explosions peuvent entraîner la destruction d’équipements, l’interruption de la production, la perte de matières premières, des difficultés d’approvisionnement et des dépenses considérables de remise en état.
Dans le secteur métallurgique, ces conséquences sont particulièrement sensibles. Metafrique Steel, aux côtés des Aciéries du Cameroun, de Prometal, d’Alucam et de Proalu, appartient à l’Organisation camerounaise des industries de transformation des métaux (OCITRAM). Selon les données sectorielles rapportées par Investir au Cameroun, ces cinq opérateurs représentent près de 95 % du marché national, pour un chiffre d’affaires annuel estimé à 500 milliards de FCFA et plus de 4 000 emplois.
Metafrique Steel emploie à elle seule près de 500 personnes et dispose d’une capacité de production annuelle estimée à 36 000 tonnes. Son activité de recyclage des déchets ferreux et de fabrication de produits sidérurgiques participe à l’approvisionnement du marché en matériaux de construction.
L’arrêt prolongé d’une telle unité peut donc avoir des répercussions qui dépassent les pertes directement enregistrées par l’entreprise. Il concerne les salariés, les fournisseurs, les transporteurs, les distributeurs et les autres acteurs dépendant de sa production.
Le paradoxe est alors évident : les entreprises investissent pour accroître leurs capacités, conquérir des parts de marché et améliorer leur compétitivité, mais la sécurisation de ces investissements ne bénéficie pas toujours du même niveau de priorité. Or, un accident industriel majeur peut anéantir en quelques heures des années d’investissements et compromettre la stabilité de centaines de familles.
Pour le Cameroun, qui cherche à renforcer sa production locale et à réduire sa dépendance aux importations, la sécurité industrielle doit ainsi être considérée comme une composante de la compétitivité économique.
De la sensibilisation aux sanctions : l’État attendu sur le terrain
La succession des sinistres appelle une réponse qui ne se limite plus aux campagnes de sensibilisation. Les administrations compétentes, notamment le ministère de l’Industrie, les services de l’Inspection du travail, les autorités de protection civile et la MAGZI, sont attendues sur la régularité et l’efficacité des contrôles.
Le cas Metafrique soulève plusieurs interrogations précises. Quelles inspections ont été réalisées après le précédent incendie de mai 2026 ? Quelles prescriptions ont été notifiées à la direction ? Les recommandations ont-elles été exécutées et vérifiées avant la reprise des activités ? Quels mécanismes permettent de s’assurer que les installations respectent effectivement les normes de sécurité ?
Ces questions concernent également l’ensemble des entreprises installées dans les zones industrielles de Bassa et Bonabéri. Le nombre d’inspections réalisées, les éventuelles mises en demeure, les fermetures administratives et les résultats des contrôles devraient permettre d’apprécier l’efficacité du dispositif de prévention.
La responsabilité des entreprises doit également être clairement établie. Les dirigeants ne peuvent se contenter d’invoquer les risques inhérents à leurs activités ou de communiquer après chaque catastrophe. Ils doivent démontrer que les moyens nécessaires à la protection des travailleurs sont effectivement déployés et entretenus. L’enjeu n’est pas de freiner l’investissement industriel, mais de lui imposer les garanties indispensables à sa durabilité. Une usine qui produit sans protéger suffisamment ses salariés expose non seulement son personnel, mais aussi ses actionnaires, ses partenaires et l’économie qui dépend de son activité.
À Douala, les précédents d’Acero Metal et de Metafrique Steel, associés aux alertes formulées depuis 2022 par les acteurs de la sécurité industrielle, donnent une dimension nouvelle au débat sur les conditions de l’industrialisation camerounaise. La transformation économique ne peut se construire sur une succession de bilans de victimes. Entre la recherche de rentabilité et la protection de la vie humaine, les entreprises doivent faire un choix clair : la sécurité n’est pas un coût accessoire de la production, mais une condition fondamentale de toute activité industrielle durable.
















