Récompensée aux Sotigui Awards, présidente du jury du FIFF Cotonou et désormais secrétaire générale du SYNAAC-CI, Eva Guéhi change de dimension. De la création artistique à la défense des professionnels, la comédienne ivoirienne s’installe progressivement parmi les voix qui comptent dans la transformation des industries culturelles africaines.
Eva Guéhi n’est plus seulement une figure du cinéma et du théâtre ivoiriens. Son parcours l’a progressivement conduite vers des espaces où se construisent aussi les orientations de la création africaine. En 2026, cette évolution prend une dimension particulière avec son élection à la tête du Syndicat national des acteurs de l’audiovisuel et du cinéma de Côte d’Ivoire (SYNAAC-CI), quelques mois après avoir été consacrée aux Sotigui Awards et appelée à présider le jury du Festival international des films de femmes de Cotonou. L’organisation, qui compte 535 membres, entend contribuer à la structuration d’un secteur longtemps marqué par l’informalité et la fragilité des conditions d’exercice.
Cette nouvelle responsabilité donne une autre portée à son engagement. Eva Guehi veut notamment faciliter l’accès des acteurs aux cartes professionnelles, à la protection sociale et à la Caisse nationale de prévoyance sociale, tout en travaillant sur les conditions de travail et la reconnaissance professionnelle des comédiens. Dans un entretien accordé à Fraternité Matin en août 2026, elle présentait cette structuration comme l’une des priorités de son mandat.
Une actrice devenue interlocutrice du secteur
Son arrivée aux responsabilités syndicales ne constitue pas un changement de cap improvisé. Elle prolonge un engagement déjà visible dans ses prises de parole publiques. En mars 2026, Eva Guéhi appelait notamment les acteurs à mieux connaître leurs droits et plaidait pour une meilleure information des interprètes sur les mécanismes liés aux droits d’auteur et aux droits voisins. Quelques mois plus tard, le SYNAAC-CI engageait des échanges avec le BURIDA pour renforcer cette information auprès des professionnels. Une nouvelle rencontre s’est tenue le 3 septembre 2026 autour de la déclaration des œuvres audiovisuelles et de la gestion des droits des interprètes.
Le syndicat a également été reçu, le 23 juillet, par la ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie, Françoise Remarck. La rencontre portait notamment sur les ambitions du SYNAAC-CI et la construction d’un secteur audiovisuel mieux organisé et plus compétitif. Cette séquence traduit une évolution importante : Eva Guéhi passe progressivement du statut d’artiste qui témoigne des difficultés de son milieu à celui de représentante appelée à négocier, proposer et défendre les intérêts d’une profession.Une carrière construite entre l’Afrique et la scène internationale
Avant de devenir syndicaliste, Eva Guéhi a d’abord construit sa légitimité dans la création.
Elle découvre le théâtre en 2006 au sein de la troupe de son établissement scolaire à Abobo. Après le baccalauréat, elle intègre en 2011 l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC), où elle se forme au théâtre. Elle rejoint ensuite la compagnie Dumanlé en 2013 comme comédienne et danseuse.
Son parcours théâtral la conduit sur plusieurs scènes africaines et dans des rendez-vous internationaux. Sa participation au MASA et ses tournées à l’étranger contribuent notamment à installer son nom au-delà du cadre ivoirien. Le catalogue du FESPACO 2025 la présentait déjà comme une comédienne, metteuse en scène, dramaturge et enseignante en art dramatique, engagée dans les arts du spectacle.

Cette dimension internationale est essentielle dans son parcours. Eva Guéhi n’a pas construit sa carrière autour d’un seul métier ni d’un seul territoire artistique. Théâtre, danse, dramaturgie, mise en scène, enseignement, cinéma et télévision composent les différentes facettes d’une même trajectoire. De la dramaturgie au succès populaireSon travail de création comprend notamment La Toge des Insensés, ainsi que plusieurs expériences de mise en scène autour de textes comme Les Bonnes de Jean Genet, Fuenteovejuna ou encore Don Juan, revisité à partir de réalités africaines.
Cette expérience du théâtre nourrit ensuite son passage au cinéma. Elle fait ses débuts sur grand écran en 2017 dans Desrances, réalisé par la Burkinabè Apolline Traoré. Elle apparaît par la suite dans plusieurs productions, notamment Les Trois Lascars, Marabout Chéri, Les Coups de la vie, Buzz et Footeuse de Troubles. Mais c’est surtout la télévision qui va lui offrir une exposition populaire plus large. Dans Les Nounous, son interprétation contribue à la faire connaître auprès d’un public qui dépasse largement les frontières ivoiriennes.
Le tournant des Sotigui
La consécration arrive en 2025. À Ouagadougou, Eva Guéhi reçoit le Sotigui Award de la meilleure interprétation féminine dans une série TV pour Les Nounous. L’Académie des Sotigui la référence parmi les lauréats de sa 10e édition. Cette distinction est plus qu’un trophée individuel.
Les Sotigui Awards constituent l’un des rendez-vous consacrés à la valorisation des acteurs et professionnels du cinéma africain et de sa diaspora. Pour Eva Guéhi, cette reconnaissance marque donc son inscription dans un espace artistique continental. En 2026, elle devient à son tour l’égérie de la 11e édition des Sotigui Awards, prévue en novembre à Ouagadougou. Elle passe ainsi, en l’espace d’une année, du statut de lauréate à celui de figure associée à l’image même de l’événement.
Du FESPACO au FIFF Cotonou
Cette reconnaissance s’accompagne d’une autre forme de légitimité : celle du regard porté sur les œuvres des autres. Après avoir intégré le jury de la catégorie séries du FESPACO en 2025, Eva Guéhi est choisie en 2026 pour présider le jury du Festival international des films de femmes de Cotonou.
Le catalogue officiel du FIFF Cotonou la présente comme une « comédienne majeure, metteuse en scène, dramaturge et pédagogue » et souligne son expérience dans le théâtre et le cinéma africains. Le festival lui confie également une master class consacrée à l’actorat.
Cette responsabilité est révélatrice de l’évolution de son statut. Elle n’est plus uniquement évaluée pour sa capacité à interpréter un personnage. Son expérience, sa formation et sa connaissance des réalités artistiques africaines sont désormais sollicitées pour apprécier les œuvres et accompagner la réflexion sur le cinéma du continent.
Une autre bataille : professionnaliser le métier d’acteur
C’est probablement sur ce terrain que sa trajectoire prend aujourd’hui sa dimension la plus politique, au sens professionnel du terme. Avec le SYNAAC-CI, Eva Guéhi se retrouve confrontée aux problèmes structurels auxquels sont confrontés de nombreux acteurs : absence de statut suffisamment protecteur, informalité, accès limité à la protection sociale, rémunérations, contrats et droits voisins.
L’enjeu dépasse donc les frontières de la Côte d’Ivoire. Dans un secteur africain en pleine expansion, porté par les plateformes numériques, les séries locales, les festivals et la circulation croissante des productions, la question de la professionnalisation des métiers artistiques devient centrale.
Le parcours d’Eva Guéhi lui permet précisément d’occuper cette intersection entre création et structuration. Elle connaît les réalités du plateau, celles de la scène, les exigences de la formation et désormais les mécanismes de représentation professionnelle.
Une influence qui change de nature
Le parcours d’Eva Guéhi raconte finalement davantage qu’une réussite individuelle. Il montre comment une artiste peut progressivement transformer sa visibilité en capacité d’action. De la troupe scolaire d’Abobo aux grandes scènes africaines, du théâtre au cinéma, des séries populaires aux jurys de festivals, puis aux responsabilités syndicales, elle a élargi son champ d’influence étape après étape. Son défi est désormais d’utiliser cette légitimité pour faire avancer une profession qui cherche encore ses équilibres.
En Côte d’Ivoire comme dans le reste du continent, le cinéma africain ne se joue plus uniquement devant les caméras. Il se joue aussi dans les organisations professionnelles, les festivals, les écoles, les institutions et les espaces où se négocient les droits des artistes. C’est dans cet espace que se trouve désormais Eva Guéhi. L’actrice veut peser sur son époque, mais aussi sur les conditions dans lesquelles les prochaines générations pourront exercer leur métier.















