D’une plage bordant l’Atlantique à un port capable d’accueillir les plus grands porte-conteneurs du monde, Kribi illustre en quelques années la transformation de la façade maritime camerounaise. Entrée en exploitation le 2 mars 2018, l’infrastructure a franchi un nouveau cap avec la mise en service de sa Phase II en mai 2025. Désormais, l’enjeu dépasse les frontières camerounaises : Kribi veut peser dans la nouvelle géographie logistique de l’Afrique centrale.
Il y a quelques années encore, le paysage était radicalement différent. Là où se dressent aujourd’hui des quais, des portiques et des terminaux, l’Atlantique rencontrait presque directement une vaste étendue de sable. Le contraste raconte à lui seul l’ambition du projet.
Le 2 mars 2018, le Port en eau profonde de Kribi entrait officiellement en exploitation. Le même jour, le CMA CGM Bianca, long de 335 mètres et capable de transporter 8 721 EVP, devenait le plus grand porte-conteneurs à faire escale au Cameroun. Ce qui apparaissait alors comme une nouvelle infrastructure portuaire allait progressivement devenir l’un des principaux actifs logistiques du Cameroun.
De 2018 à 2025, changement d’échelle : la première phase n’était que le début.
Le lancement de la Phase II en 2019 a ouvert une nouvelle séquence de développement. Après plusieurs années de travaux, les nouvelles infrastructures ont été officiellement réceptionnées en février 2025, avant leur mise en exploitation le 9 mai 2025.
Le symbole choisi pour cette nouvelle étape est à la hauteur des ambitions : le MSC Türkiye, un géant de 400 mètres, capable de transporter près de 24 000 EVP, accoste à Kribi sans manœuvre de réduction. Selon le Port autonome de Kribi, cette opération constitue une première en Afrique centrale.
La Phase II a nécessité un investissement annoncé de 793 millions de dollars. Elle comprend notamment 715 mètres de quai, avec une profondeur de 16 mètres, une plateforme de 51 hectares et de nouveaux équipements de manutention. Le changement de dimension est également visible dans la capacité du terminal, désormais annoncée à environ 1,2 million d’EVP par an.
Kribi ne joue plus seulement la carte camerounaise
“L’intérêt stratégique de Kribi tient précisément à sa capacité à dépasser le marché national”.
Situé sur le golfe de Guinée, le port est connecté au réseau de transport camerounais et entend servir de plateforme pour les échanges avec les pays d’Afrique centrale. Le PAK le présente également comme un hub de transbordement dans la région. Cette dimension est importante pour les économies enclavées de la sous-région, dont la compétitivité dépend en partie de la qualité et du coût des corridors d’acheminement vers les ports maritimes.
Kribi se retrouve ainsi au cœur d’une compétition logistique qui dépasse largement les frontières camerounaises. Dans le golfe de Guinée, les ports cherchent à attirer les grandes lignes maritimes, les flux de transbordement et les investissements industriels associés. La profondeur des eaux, la capacité à recevoir des navires de grande taille et l’extension des terminaux donnent à Kribi de nouveaux arguments dans cette bataille.
La progression du port se lit désormais dans les volumes.
En 2025, Kribi a traité 555 398 EVP, soit 37,5 % du trafic conteneurisé national, selon les données publiées par le PAK. Le trafic global a atteint 12,7 millions de tonnes, en hausse de 19 % sur un an. Le site a également généré 350 milliards de FCFA de recettes douanières.
Ces résultats ont permis à Kribi de devenir, selon le PAK, le premier port à conteneurs du Cameroun en 2025. Derrière ces statistiques se joue une question beaucoup plus large : celle de la capacité du Cameroun à transformer son infrastructure portuaire en véritable levier d’industrialisation.
Car un port performant ne constitue pas une fin en soi. Sa valeur économique dépend aussi de ce qu’il permet de faire autour de lui : importer des équipements, exporter des produits transformés, développer la logistique, attirer des industries et connecter les entreprises aux marchés internationaux.
Une plateforme au service de l’industrialisation
Le domaine public portuaire dispose d’une réserve foncière de plus de 15 000 hectares, selon les données officielles du PAK. Cette disponibilité foncière doit permettre le développement progressif d’activités industrielles et logistiques autour de la plateforme. L’enjeu est donc de faire évoluer Kribi d’un simple point de passage des marchandises vers un écosystème économique intégré.
Pour le Cameroun, cette perspective est stratégique. Les exportations de matières premières peuvent être accompagnées par le développement d’activités de transformation, tandis que les infrastructures portuaires peuvent faciliter l’arrivée d’équipements nécessaires à l’industrie. Autrement dit, le pari de Kribi ne se limite pas à faire accoster davantage de navires. Il consiste à faire en sorte que davantage de valeur économique reste ou soit créée autour du port.
Le prochain défi : transformer la puissance portuaire en influence régionale
Le défi est économique et régional. Kribi doit encore consolider ses connexions avec son hinterland, fluidifier les corridors terrestres, réduire les coûts logistiques et attirer durablement les lignes maritimes et les opérateurs industriels.
La concurrence régionale restera forte. Mais l’extension réalisée en 2025 a changé les paramètres du jeu. En quelques années, le site est passé d’un littoral en transformation à une infrastructure capable d’accueillir des navires de près de 24 000 EVP. Cette évolution est l’une des illustrations les plus spectaculaires de la modernisation des infrastructures maritimes d’Afrique centrale.
Une nouvelle carte maritime pour l’Afrique centrale ?
Le port dispose des infrastructures. Il lui faut désormais convertir cette capacité en flux commerciaux durables, investissements industriels, emplois et intégration régionale.
À l’heure où la Zone de libre-échange continentale africaine cherche à accélérer les échanges intra-africains, la maîtrise des corridors logistiques devient un enjeu majeur de souveraineté économique et de compétitivité. Kribi possède désormais une carte importante à jouer.
De la plage au port en eau profonde, puis du port national au hub régional : en moins d’une décennie, Kribi a changé de statut. La prochaine étape sera de savoir jusqu’où cette infrastructure pourra déplacer le centre de gravité des échanges de l’Afrique centrale.
















