Un rapport conjoint de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), réalisé avec la Commission de la CEMAC, met en évidence l’ampleur du commerce illicite de produits médicaux dans la sous-région. Entre 2020 et 2025, au moins 251 tonnes de ces produits ont été saisies. Plus préoccupant encore, 71 % des 228 produits associés aux incidents signalés à l’OMS entre 2013 et 2025 ont été classés comme falsifiés. Le Cameroun figure parmi les principaux foyers de ce trafic.
Le commerce clandestin de produits médicaux prend une dimension préoccupante en Afrique centrale. Derrière les médicaments vendus en dehors des circuits autorisés se développe un marché qui expose les populations à des risques sanitaires, fragilise les systèmes de santé et alimente des réseaux criminels transfrontaliers. C’est le constat dressé par le rapport Le trafic de produits médicaux en Afrique centrale, publié en octobre 2026 par l’ONUDC, en partenariat avec l’OMS et la Commission de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Le document apporte un éclairage sur les mécanismes de ce commerce illicite dans les six pays de la communauté. Les données compilées font état d’au moins 251 tonnes de produits médicaux saisies entre 2020 et 2025. Il s’agit notamment d’antibiotiques, d’antipaludéens, d’antalgiques, d’anti-inflammatoires et de substances psychoactives telles que le tramadol et la prégabaline.
La situation est d’autant plus préoccupante que le phénomène ne se limite pas à la vente de médicaments contrefaits dans les marchés informels. Le rapport relève également le détournement de produits issus des circuits pharmaceutiques autorisés, l’importation sans respect des procédures réglementaires et la distribution de médicaments par des acteurs non habilités. La frontière entre circuits légaux et réseaux clandestins devient ainsi parfois difficile à établir.
Les données du système mondial de surveillance et de suivi de l’OMS illustrent cette porosité. Entre 2013 et 2025, l’organisation a recensé 131 incidents liés à des produits médicaux dans les pays de la CEMAC. Sur les 228 produits associés à ces signalements, 71 % ont été identifiés comme falsifiés et 11 % comme étant de qualité inférieure. Le rapport précise également que 33 % des incidents ont été détectés dans des circuits d’approvisionnement réglementés. Un constat qui souligne que l’achat d’un médicament dans un circuit formel ne suffit pas toujours à écarter tout risque.
Le Cameroun au cœur des circuits de distribution
Le Cameroun occupe une place particulière dans cette cartographie du trafic. Selon les données du rapport, les quantités de produits médicaux interceptées dans le pays sont passées d’environ 2,5 tonnes en 2020 à 96,3 tonnes en 2025. Le pays concentre ainsi une part importante des saisies enregistrées dans la sous-région. Cette évolution doit toutefois être interprétée avec prudence : elle traduit aussi bien l’importance des flux illicites que l’intensification des opérations de contrôle et les variations dans la collecte des données.
Les routes commerciales entre le Nigeria et le Cameroun constituent l’un des principaux axes identifiés par les enquêteurs. Entre 2020 et 2025, plus de 95 tonnes de produits médicaux ont été interceptées dans le cadre de 344 opérations menées aux frontières terrestres camerounaises et à l’intérieur du territoire, pour des marchandises provenant du Nigeria. Le Sud-Ouest, notamment autour d’Ekok et d’Idenau, ainsi que l’Extrême-Nord, dans les secteurs de Kousséri et Maroua, figurent parmi les zones concernées.
Les circuits d’approvisionnement ne se limitent cependant pas aux frontières terrestres. Les ports maritimes de Douala et d’Apapa, au Nigeria, ainsi que les ports fluviaux de Brazzaville et de Bangui sont identifiés comme des points d’entrée importants. Les réseaux utilisent également le transport aérien, le fret et les bagages des voyageurs. Au total, 7,3 tonnes de produits médicaux ont été saisies dans les principaux aéroports de la CEMAC entre 2020 et 2025. Une fois introduites dans la région, les marchandises sont redistribuées par bus, camions et véhicules privés, en empruntant les grands axes commerciaux.
Au-delà des trafiquants et des vendeurs informels, le rapport met en évidence la diversité des acteurs susceptibles d’intervenir dans cette chaîne : fabricants clandestins, grossistes, transporteurs, distributeurs, vendeurs en ligne et parfois personnels de santé ou agents chargés du contrôle. Certains groupes armés tirent également profit de ces activités, notamment par le pillage de structures sanitaires, la revente de médicaments ou le prélèvement de taxes sur les cargaisons traversant les territoires sous leur contrôle. Le phénomène dépasse ainsi le seul cadre de la fraude pharmaceutique pour rejoindre les problématiques de criminalité organisée et de financement de réseaux armés.
Les conséquences économiques sont tout aussi importantes. En alimentant des circuits échappant aux obligations fiscales et réglementaires, ce commerce concurrence les opérateurs pharmaceutiques légaux et réduit les perspectives de développement de l’industrie locale. Au Cameroun, les autorités sanitaires évaluent à au moins 11,3 milliards de francs CFA la valeur des produits médicaux saisis entre 2020 et 2024. Un montant qui donne une indication de l’importance des flux financiers associés à ce marché clandestin.
La CEMAC mise sur une réponse régionale
Sur le plan sanitaire, les risques vont de l’échec thérapeutique aux intoxications, en passant par les complications liées à l’utilisation de substances dont la composition ou le dosage ne correspondent pas aux indications médicales. La circulation de médicaments falsifiés ou de qualité inférieure peut également favoriser l’apparition de résistances antimicrobiennes, notamment lorsque des traitements contre le paludisme ou des infections bactériennes ne contiennent pas les substances actives attendues. Ces conséquences peuvent compromettre durablement les politiques de santé publique et alourdir les dépenses des systèmes de soins.
Face à cette menace, la Commission de la CEMAC entend dépasser les interventions isolées des administrations nationales. Conduite par le Commissaire chargé du Marché commun, MBOGO Ngabo Seli, sa délégation, comprenant Algadi Atim Oumar, directeur de la criminalité transnationale au Comité des Chefs de Police de l’Afrique centrale (CCPAC), et Abdon Fortuné Ngoma, chef de service de la libre circulation, a pris part à la 13e Conférence des Nations unies contre la criminalité transfrontalière à Vienne, en Autriche. La présentation du rapport a constitué l’un des temps forts de cette participation.
À cette occasion, la Commission a annoncé une feuille de route régionale couvrant la période 2026-2030. Celle-ci repose notamment sur le renforcement du renseignement, l’harmonisation des législations nationales et une surveillance accrue des principaux corridors commerciaux. L’objectif est de faciliter le partage d’informations entre les services de police, les douanes et les autorités sanitaires, tout en améliorant les capacités de détection et de répression des réseaux impliqués dans ce commerce.
Les recommandations du rapport de l’ONUDC rejoignent cette orientation. Elles préconisent également une meilleure coordination des réponses nationales, l’amélioration des systèmes de collecte des données, le renforcement de la prévention et une coopération régionale et internationale plus étroite. Le Conseil de l’Europe a, pour sa part, rappelé l’intérêt de la Convention MEDICRIME, un instrument juridique international consacré à la lutte contre la contrefaçon des produits médicaux et les infractions connexes.
Mais le renforcement des contrôles ne suffira pas, à lui seul, à assécher ce marché. Le rapport souligne que les difficultés d’accès aux médicaments, leur coût élevé et l’insuffisance de l’offre dans certaines zones contribuent à orienter une partie des consommateurs vers les circuits informels. La lutte contre le trafic suppose donc également d’améliorer la disponibilité et l’accessibilité financière des produits médicaux de qualité.
















