À 5h30, quand Douala commence à peine à s’éveiller, Zakari Amadou est déjà dans la rue. Son pousse-pousse vide devant lui, il part à la chasse aux cartons. Quelques heures plus tard, son chargement pèsera plusieurs dizaines de kilos. Pour cet homme venu de l’Extrême-Nord, chaque carton récupéré est un peu de nourriture, un loyer, une aide envoyée aux siens.
La ville dort encore lorsque Zakari prend la route. Dans les rues de Douala, son pousse-pousse avance au rythme de ses pas. Il connaît les boutiques, les commerces, les coins où les cartons s’accumulent. Il sait aussi qu’il doit demander avant de prendre.
« Même si c’est dans la poubelle, je demande », explique-t-il.
À Deïdo, dans l’arrondissement de Douala 1er, les déchets que d’autres abandonnent deviennent pour lui une marchandise. Il fouille, trie, sépare le carton des autres détritus, puis poursuit sa route. Le fer et le carton sec finissent chez un acheteur du quartier. Il ne considère pas cette activité comme un choix professionnel. Il l’a choisie parce qu’il fallait travailler.
Zakari Amadou vient de Mokolo, dans le département du Mayo-Tsanaga, à l’Extrême-Nord. Il est arrivé à Douala il y a quelques mois, avec l’espoir de trouver mieux. D’abord vendeur au marché. « Ça n’allait pas », raconte-t-il. Puis il a observé ceux qui sillonnaient les rues avec leurs charrettes remplies de cartons et de ferraille. Il a essayé. Depuis, ses journées commencent avant le lever du jour et s’achèvent entre 18h et 19h. Le dimanche, il s’arrête pour aller à l’église. Le reste de la semaine, il pousse.
Quitter l’extrême-Nord pour chercher de quoi vivre avec sa famille
Derrière son départ de Mokolo, il y a aussi une réalité qui dépasse son histoire personnelle.
Dans l’Extrême-Nord, l’insécurité liée à Boko Haram et aux groupes armés qui lui sont affiliés a profondément bouleversé la vie des populations. Les attaques, enlèvements, assassinats, pillages et destructions ont fragilisé les activités économiques et les moyens de subsistance, notamment dans les zones proches du bassin du lac Tchad.
Pour des familles confrontées à cette insécurité, le déplacement devient parfois une nécessité. Partir, c’est chercher un endroit où travailler, scolariser les enfants et reconstruire une vie loin des zones les plus exposées.

50 fcfa le kilo
Zakari connaît désormais la valeur de ce que la ville jette. Un kilogramme de carton sec lui rapporte 50 fcfa . La ferraille, elle, est payée 125 fcfa le kilogramme. Lorsque le carton est mouillé, la pesée est moins favorable : sur 20 kilogrammes, cinq sont déduits.
Les jours ordinaires, il collecte entre 70 et 120 kilogrammes. Les meilleures journées peuvent atteindre 120 à 150 kilogrammes. Au bout de la journée, il peut repartir avec 7 000 à 8 000 fcfa. Ce n’est pas beaucoup. Mais pour lui, c’est déjà quelque chose.
Il faut payer les 15 000 fcfa de loyer de sa chambre dans un coin de New-Bell à Douala 2ème. Il faut manger. Et surtout, il faut continuer à envoyer de l’argent à ceux qui sont restés derrière : ses cinq enfants, son épouse et sa mère.
Chaque kilo a donc un destin. Un carton peut devenir un repas. Une journée de collecte peut devenir une partie du loyer. Une semaine de travail peut permettre d’envoyer quelques milliers de francs au village.
La pauvreté change de visage
Les chiffres donnent une autre dimension à cette histoire. Selon l’ECAM 5, 37,7 % de la population camerounaise vivait sous le seuil national de pauvreté en 2022. L’Extrême-Nord concentre une part particulièrement importante de cette pauvreté : 69,2 % de sa population était concernée en 2021/2022, contre 8,3 % à Douala. L’écart est considérable.
Il explique en partie pourquoi la capitale économique continue d’attirer ceux qui espèrent y trouver des revenus. Mais Douala ne distribue pas les emplois à la mesure de ceux qui arrivent. Selon les données de l’Institut national de la statistique, le chômage urbain atteignait 14,1 % au niveau national, avec un taux annoncé à 16 % à Douala. Dans le même temps, l’informel demeure le principal refuge professionnel : il concentre environ 92 % de la population occupée du pays.
Zakari en est l’une des figures anonymes. Pas de contrat. Pas de salaire fixe. Pas de protection particulière. Seulement un pousse-pousse, une balance, des cartons et la certitude qu’en restant chez lui sans activité, il ne pourra pas nourrir les siens.
« Je n’ai pas honte »
La fatigue est visible. Mais la honte, elle, n’est pas au rendez-vous. Zakari revendique son travail. « Moi, je n’ai pas honte de ramasser ça. Ça me sert », dit-il.
Son acheteur lui a même proposé de lui faire crédit. Il a refusé. Il préfère travailler avec ce qu’il trouve plutôt que de s’endetter. « Mieux souffrir comme ça que d’aller voler le sac de quelqu’un. » La phrase résume sa philosophie. À la tombée du jour, lorsque Douala ralentit, Zakari rentre avec son pousse-pousse. Il n’a pas conquis la ville. Il n’a pas trouvé l’emploi qu’il espérait en quittant Mokolo. Mais il a trouvé une manière de tenir.
Dans ses mains, les cartons ne sont plus des déchets. Ils sont devenus une monnaie de survie. Et derrière chaque chargement qu’il ramène chez son acheteur se dessine une histoire plus vaste : celle d’un Cameroun où la pauvreté pousse à partir, où l’insécurité accélère certains départs, et où, une fois arrivé en ville, le travail informel devient pour beaucoup le dernier rempart avant le dénuement.















